Les médias en question

La «  Médiacratie  » 

C’est sûr,  » nos  » médias maîtrisent le tempo ! D’habitude, en janvier, la France parle chiffon. Normal, c’est le mois des soldes. Cette année, cela n’a pas été possible, élections obligent. De manière fort étonnante, malgré ces échéances passionnantes et essentielles, un autre sujet aura dominé l’actualité pendant près de deux mois : celui des conditions de vie des sans-abri. C’est un record absolu de longévité pour un tel thème ! La raison ? Selon nos nouveaux maîtres à penser, les instituts de sondage, la pauvreté est un sujet qui fait consensus, elle est un point de rencontre entre la gauche et la droite. Et comme chacun sait, le rôle d’une élection dans une société démocratique, c’est de créer des consensus. Homme de gauche, je ne m’étais pas rendu compte de tout cela, je l’avoue. Pour tout dire, je pensais même… le contraire. Etais-je bête ! Quoi qu’il en soit, je suis dorénavant informé, la messe est dite et le sujet est clos. Il n’y aura désormais plus de pauvres en France… jusqu’en décembre prochain. Rendons grâce à la nouvelle église des temps modernes,  » l’église cathodique « , de nous aider à si bien comprendre et embrasser le monde. Aimons-nous les uns les autres… et vive les pauvres, donc ! Quant à la crise nucléaire iranienne ou au réchauffement de la planète, les sondages sont formels sur le sujet, les Français ne s’y intéressent pas. Il est donc totalement inutile d’en parler, ce sont des sujets anecdotiques. Churchill disait en son temps, que la démocratie était le pire des systèmes… après tous les autres. Il ne connaissait pas l’ère de la communication de masse. S’il avait su, il se serait sans doute exprimé plus prudemment sur le sujet !

Combien de Français savent qu’entre 1990 et 2000, après la première guerre d’Irak, et avant la deuxième, l’embargo décrété en leur nom par leur représentants élus, aura fait près de un million de morts en raison de la dégradation des conditions sanitaires en Irak (chiffre de l’OMS) ? Très peu, sans doute. Un an plus tard, avaient lieu les attentats du 11 Septembre. Je ne cherche pas, à travers cet exemple, à discuter de la légitimité ou de la non-légitimité de cet embargo, je ne cherche pas, non plus, à vouloir tisser à tout pris un lien artificiel entre terrorisme et embargo, je souhaite simplement dire que le bulletin de vote que nous mettons dans les urnes nous rend responsable du devenir du monde. Enfonçons un peu plus le clou. A partir de 1996, il était devenu évident que cet embargo posait un grave problème éthique et sanitaire. Pourtant pendant cette période, c’est l’affaire Monica Levinski qui faisait les « une » de la rubrique… politique étrangère de nos journeaux !

La «  World Company Médias § Co « 

L’hyper… puissance des médias pose un problème à la démocratie. Le discours convenu sur l’indépendance des entreprises de communication ne peut plus tromper personne. Ce qui les caractérise est, au contraire, leur interdépendance. Les maîtres mots de leur réalité politique et économique sont : concurrence et concentration. L’objectif de ces entreprises est certes de produire de l’information, mais cette information n’a de sens que si elle s’adresse au plus grand nombre, que si cela est fait à travers un langage commun à tous et que si le média qui la véhicule est positionné, du plus possible, au plus près du pouvoir. La «  pensée unique  », c’est  » eux « . Un peu plus chaque jour, de TF1 à M6, de Moscou à New-York et même jusqu’à Kinshasa, les informations distillées aux téléspectateurs, répondent au même cahier des charges, à la même idéologie, et presque jusqu’aux mêmes contenus. La «  World Company Médias § Co  » étend son emprise.  » Big Brother « , le vrai, c’est  » elle « .

Nos organisations politiques s’inscrivent dans des territoires. La «  World Company Médias § Co « , elle, n’a pas de frontières et c’est ce qui fait sa force. En ces temps de mondialisation économique, se sont produit deux phénomènes antagonistes absolument essentiels qui disent ce que sont les vrais enjeux du monde contemporain : le repli sur soi identitaire des peuples et des structures politiques, d’une part, et l’explosion planétaire des outils de communication, d’autre part. Les uns expriment les rigidités du monde et la difficile adaptation aux évolutions, les autres, la fluidité du monde de demain. Les médias sont effectivement des acteurs majeurs du monde en gestation et c’est un bien. Pour autant ils ne sont qu’un outil et c’est à nous de les faire à notre main et non l’inverse.

Abus de pouvoir !

De quand date le dernier débat télévisé où deux hommes politiques se sont trouvés face à face pour confronter directement leurs idées ? Autant qu’il m’en souvienne, hormis les débats organisés dernièrement par le PS pour leur primaire, il n’y en a pas eu depuis la campagne pour la présidentielle de 1995. Ce sont aujourd’hui les grands médias qui maîtrisent l’essentiel du processus de la communication politique. Cela n’est bien évidemment pas neutre. Entre la forme (la communication), et le fond (l’idéologie), qui peut dire où se situent les frontières ? Qui est l’arbitre du débat ?

Lors du référendum sur la constitution européenne, les tenants du  » Non « , malgré qu’ils aient atteint leur but, ont considéré qu’on ne leur avait pas assez donné la parole. Les partisans du  » Oui  » ont pensé l’inverse. Quant aux médias ils ont interprété ce sentiment de frustration des deux camps comme un… satisfecit ! Cela signifiait qu’ils avaient été objectifs. La réalité est ailleurs. Ce référendum portait sur un sujet qui, il est vrai, transcendait les clivages politiques traditionnels. Du point de vue de nos spécialistes de la communication, il fallait donc, plus encore que d’habitude, faire œuvre de pédagogie. Pour ce faire, ils ont été successivement des partisans agressifs du  » Non « , puis des donneurs de leçons sentencieux pour mettre en valeur les thèses des  » oui-istes « . Il y avait une raison à cela. Un bon spectacle est un spectacle où il y a du suspens. La première des tâches était donc de rétablir l’équilibre entre le «  Oui  » et le «  Non  », car les grands Partis étaient favorable au «  Oui  »… tout en étant traversé par des schismes… Les médias ont simplifiés les choses ! Ils ont, pendant près de trois mois, associé systématiquement l’adjectif qualificatif de négation  » turc  » au mot  » Constitution  » (honte à eux). Ce n’était bien évidemment pas le sujet, mais c’était une manière… détournée, de dire aux Français qu’ils avaient le droit d’être politiquement incorrect et de dire merde à «  l’Establishment  » politique. Puis au cours des trois mois suivants, face à la montée en puissance du  » Non « , nos stratèges ont tenté d’inverser la tendance en expliquant aux Français qu’il n’y avait qu’une seule manière de penser sainement l’avenir de l’Europe : lire et apprendre par cœur la globalité du texte de la Constitution européenne (une façon de culpabiliser les nonistes). Certes le ridicule ne tue pas, mais il fait beaucoup de dégâts… je dirais même… beaucoup, beaucoup, beaucoup de dégâts. Ce que je souhaite dire, à travers cette mise en perspective… à peine caricaturale, c’est que les médias n’ont pas de légitimité particulière qui puisse leurs permettre de parler aux nom des citoyens.

Le pouvoir de corrompre 

La plupart des sondages n’ont pas d’autre objet que de donner à voir (et par la même, renforcer), la visibilité des personnalités… déjà en vue. L’on n’élit plus, que ce qui brille. Par voie de conséquence, tout ce qui ne brille pas, devient de plus en plus invisible. «  Tout va très bien Madame la Marquise  », est le message que les mass média contemporains sont chargés de délivrer à une société qui ne veut rien savoir du monde qu’elle engendre. Mais il arrive toujours un jour, où il faut régler l’addition. Durant les dix dernières années, les problèmes écologiques sont devenus des problèmes urgentissimes et fondamentaux. Pourtant, on n’a quasiment pas parlé d’écologie pendant toute de cette période : silence-radio. Pour ne parler que de la France, les Verts, qui représentaient une force politique importante, il y a dix ans encore, n’existent presque plus aujourd’hui. Il se trouvera sûrement de nombreux opposants aux Verts pour pointer un droit accusateur sur ces derniers et dire qu’ils sont responsables de ce qui leur arrive. Quelles que soient les fautes supposées, si tant est qu’il y en ait, là n’est pas l’essentiel. Ce qu’il est utile de souligner, par contre, c’est que le Parti des Verts est devenu totalement invisible aux yeux des porteurs de micros, et par voix de conséquence, aux yeux des Français. L’irruption soudaine de l’étoile filante, Nicolas Hulot, au moment des élections ne change rien à l’affaire. Il est même, la preuve par l’absurde de la légèreté médiatique sur le sujet. Il est d’ailleurs, déjà rentré dans sa boite à diablotin. Pourquoi un tel ostracisme sur ce sujet ? Parce que, selon les observateurs politiques avisés que sont les journalistes, il y avait, tout au long de ces années, une autre étoile, bien plus brillante, au firmament du top 50 des hommes de pouvoir. Cette étoile, c’était l’homme le plus puissant du monde, le Président des Etats-Unis, Georges Bush. «  Georges Bush ?  Georges Bush, le méchant, le politiquement incorrect ?  ». Mais non, mais non, il existait avant l’Irak, un Georges Bush très, très gentil, qui ne prenait que de sages décisions. La preuve ? Rappelons-nous : le Président des Etats-Unis s’était opposé, dès son arrivée au pouvoir en 2000, à ce que l’enjeu écologique soit au centre des relations internationales en disant un «  Non  » tonitruant, au protocole de Kyoto. Il n’avait pas rencontré, sur ce sujet, d’opposition frontale, contrairement à ce qui c’est passé, par la suite pour l’Irak. Par voie de conséquence, pour nos limiers de l’information… objective, cela avait une seule signification : cet homme avait forcément raison, puisqu’il était… le plus fort. Donc, exit l’écologie et les écologistes. On peut en tirer un théorème : les médias sont toujours du coté des puissants et… corollaire…  » ils  » méprisent les faibles. Cela permet d’expliquer pourquoi, le Parti des cyniques… et des idiots (cela va toujours de pair), est de plus en plus souvent, le Parti dominant dans les grandes démocraties du monde. A chacun de dresser sa liste ! La mienne est longue.

Un espace politique dévoyé

Puisque de puissants il est question… Voilà près de cinq ans que Nicolas Sarkozy fait dans la plus parfaite impunité sa campagne électorale par médias interposés. Nous vivons un temps de retour au culte de la personnalité, comme outil de conquête politique.  » Ils  » ânonnent son nom,  » Sarkozy… Sarkozy… des milliards et des milliards de fois … Sarkozy… Sarkozy… Sarkozy… Sarkozy… « , manière d’occuper le plus souvent possible  » le temps de cerveau disponible des électeurs-spectateurs  » selon la formule si bien choisie par Monsieur Patrick Le Lay. Vaste programme ! Trois ans plus tard, trois ans après l’avènement du tsar Nicolas, dans un souci de stricte égalité, les organismes de sondages découvrent un beau matin qu’il y a une opposition en France (le raz de marée à gauche aux élections régionales de 2004 est pour quelque chose dans cette soudaine prise de conscience) et décident d’adouber officiellement un opposant à la hauteur de l’enjeu face au candidat médiatique… unique.  » Vous voulez un opposant ? D’accord, Nicolas est un homme, Ségolène sera femme. On sait tout de lui et de sa puissance de feu, on ne sait strictement rien d’elle, si ce n’est qu’elle ne pèse que de peu de poids au sein de sa famille politique. Il s’agit bien là d’une vraie opposition frontale, non ? Vous devriez être content « . Bref, Ségolène Royal est parfaite… pour donner la réplique. Le produit est lancé.  » Et si c’était elle ? « , demande un bon matin le  » Nouvel Observateur « .  » C’est elle ! « ,  » c’est elle !  » répliquent en écho depuis lors à longueur de journée Monsieur Ipsos et Madame Sofrès sur Radio-Trottoir. Homme de gauche, je suis pour ma part inquiet. Le jour où  » ils  » (les sondeurs) décideront que ce n’est plus  » elle « , cela fera beaucoup de cocus. Je crains de faire partie du lot. Mais ne perdons pas espoir : démocratie participative contre culte de la personnalité, il n’est pas dit qu’à travers ces élections, ne se jouent que des faux-semblants. Quoi qu’il en soit, en participant de manière aussi évidente à la course à l’échalote, les médias sont en train de se brûler les ailes. Que la gauche ou la droite l’emporte, il est au moins une certitude. Le regard politique sur le 4ème pouvoir est en train de changer.

Le quatrième pouvoir et la démocratie

S’interroger sur la place de la communication au sein de la société politique ne se limite pas à poser la problématique de l’égalité de chacun face à la parole publique. Le mot «  responsabilité  » y est tout aussi essentiel. L’affaire d’Outreau en est l’illustration parfaite. La frénésie médiatique a jouée un grand rôle dans cette affaire. Les médias sont dorénavant au centre de la vie de la cité et leurs actes pèsent sur tous les aspects de notre vie commune. Il nous faut en tenir compte. Non, les entreprises de communication ne sont pas des entreprises comme les autres et la liberté ou la transparence ne sont pas les seules vertus cardinales qui permettent à des sociétés de fonctionner. La finalité de l’ordre social et politique dans lequel nous vivons est de réussir à faire cohabiter les trois volets de la devise qui orne le fronton de nos mairies «  Liberté, égalité, Fraternité  ». Cela n’a rien d’anodin. La principale caractéristique de l’ordre mis en place au sortir de la deuxième guerre mondiale résidait dans une séparation efficace des pouvoirs politiques, économiques et judiciaires. Les institutions politiques ne naissent pas de la cuisse de Jupiter. Elles sont un héritage, un très très lourd héritage, fruit de l’histoire des hommes, de leurs rêves, de leurs guerres, et de leurs compromis. Force est de constater que nous sommes en train de détruire cet héritage parce que nous laissons la logique marchande submerger l’ensemble de l’espace public. Il est temps de chasser les marchands du temple et de fixer des limites au quatrème pouvoir.

Le cinquième pouvoir, le pouvoir de la communication directe entre les individus via internet, peut-il être un contre-pouvoir efficace face au quatrième pouvoir. Il est sans conteste un formidable outil. Mais il n’est qu’un outil, il n’est pas, en soit, une solution. La problèmatique de la société contemporaine ne vient pas de l’absence de liberté de parole, elle vient plutôt de l’incapacité à se faire entendre. Se faire entendre d’une société vouée à l’individualisme, se faire entendre face à ceux dont le métier est de faire le plus de bruit possible pour mieux occuper… l’espace sonore à leur seul profit. Le sujet n’est pas de savoir comment l’on se bat, le sujet est d’avoir la volonté de le faire. C’est affaire de morale, d’idéologie, de volonté, de mobilisation. Bref c’est un combat politique… au sens noble du terme.

KOUINO

PS : «   Pardon, veuillez m’excuser… c’est très important… on m’informe en direct… une nouvelle étoile filante vient de naître au firmament médiatique… c’est l’homme de l’extrême centre… François Bayrou… il va vite, très vite… il balaie soudain d’un revers de main altier, les trente ans durant lesquels il a été l’un des plus zélés partisans du clivage droite-gauche… bigre… on ne peut que le croire… nous allons tous le croire… vite… que naissent dix mille sondages… mille fois par jour… répondez à la question : Aimez-vous Monsieur Bayrou ? … que pensez-vous de sa cravate ? … attention, il vire en tête… attention, il met une casquette rouge sur la tête… au dernier poteau… le match est haletant… il progresse… il progresse… il a gagné, semble-t-il… Ah ! il enlève sa casquette rouge… tiens donc, déjà ? … Oh ! il la remet… Oh ! il la retire à nouveau… mais, mais… zut, zut… que se passe-t-il ? … c’est l’accident… un nouveau 21 Avril, me dit-on ! … quoi ? … les Français auraient choisi leur «  lider maximo  » et tout ne serait pas déjà harmonieux ? Oh ! … l’homme providentiel ne servirait à rien… oh ! … les élections présidentielles n’auraient été qu’un leurre… oh ! … «  ils  » seraient tous cocus… oh ! … mais enfin… qu’est-ce que ça veut dire ? … les vraies élections, se seraient celles du troisième tour, vous dis-je… comment ça ? … Ah oui, d’accord… c’est vrai… pour gouverner il faut un concensus… un vrai consensus… c’est à dire des partenaires… une majorité ? … Ah… remarquez… à la réflexion… une fois la gauche au tapis… les trois familles de la droite… enfin réunies… elles pourraient… former une majorité… non ? … ça serait logique ? … euh ! … quoi ? … vous avez-dit ? … les trois… de la droite… désormais presque à égalité… les trois… à égalité… hein ! … c’est pas vrai… il est là ? … et oui ! … il est là ! … Jean-Marie le Pen entrant en grande pompe à l’assemblée… mais… pourtant… mis à la porte en 2002… «  ils  »… lui ont ouvert la fenêtre… un ange passe… si l’on résume… nos … euh ! … nos apprentis-sorciers… sont en train de nous inventer sur le pouce une nouvelle forme de cohabitation à trois… à quatre, peut-être… qui sait… nul ne le sait… ou c’est selon… ou l’on verra bien… ou tout le monde s’en fout … ou avec un fouet peut-être ? … ou pire encore ? … voyons voir… Sarkozy-Bayrou-Le Pen … Sarkozy-Le Pen-Bayrou… arrêtez… arrêtez… j’ai le tournis ! … troisième tour… 21 avril… cohabitation… bon arrêtons ! … parlons d’autre chose… en tout cas… bravo pour le spectacle… c’était très réussi… quoique…  remarquez… on me signale à nouveau dans l’oreillette.. quoi encore ? … pour ce qui est du spectacle… oui, je vous écoute… le  » Show  » risque de  » Go on  » tout seul… qu’est ce que çà veut dire ? … oui… après le match électoral… comment ça ? … bin disons… sans demander la permission à personne… banlieues… Jean-Marie le Pen éructant à l’assemblée… voitures brûlées… émeutes… ouh la la… ouh la la… c’est vrai… on avait complètement oublié… «  ils  » avaient tout fait pour qu’on oublie ! … oh ! … les sal… ! «  Ils  » nous ont bien eu ! »



1 commentaire

  1. Didier COUINEAU 26 février

    A lire également des commentaires sur un extrait de cet article, publié sur Agoravox.fr : http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=19479

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